LES PREMIERES TENTATIVES



LA VILLA CROISSET

Marie-Thérèse de Chevigné se prend d’amitié pour Ferdinand Bac, et le reçoit chez elle à partir de l’hiver 1910, profitant ainsi de sa compagnie et de son érudition. Leur passion commune pour Saint François d’Assise, est leur sujet de conversation favori. En accord avec les principes qui les réunissent, ils entreprennent ensemble une rénovation de la Villa Croisset.
La Villa Croisset a été détruite il y a une quinzaine d’années. Nous ne connais-sons de ce premier projet de Ferdinand Bac que les descriptions et les dessins qu’il nous a laissés :
« C’est à Grasse, à la Villa Croisset, dont les travaux durèrent près de sept ans, que je conçus la première et la plus importante réalisation de mon œuvre méditerranéenne.
Située sur la route de Magagnosc qui mène à la vallée du Loup, elle domine l’immense perspective qui va des derniers contreforts des Alpes au golfe de la Napoule. On ne peut s’empêcher de songer à la vue du cloître d’Assise qui découvre la vallée de Pérouse. C’est le même caractère ombrien, vaste et presque illimité, avec ses deux vallonnements verdoyants, cimes couronnées de bourgs démantelés qui s’érigent sur les montagnes, pareils à de vieilles couronnes mérovingiennes. […]
Voici l’histoire : un soir de printemps, je me suis mis à tracer, sur des feuilles de papier à lettre, une suite de fantaisies, cloître, arcades, fontaines, au hasard de l’imprévu du crépuscule. On s’amusa de ces « châteaux en Espagne », puis on n’en parla plus. Mais quelques mois après, 
sous l’arbre de Noël, ce rêve prit tout à coup son vol. On décrocha un volet du rez-de-chaussée et j’y peignis des ibis blancs buvant dans une coupe, des paniers rustiques remplis de citrons. Le lendemain, on installa une maquette de trois arcades en bois sur la terrasse. Quinze jours après, une vasque fut posée sous un portique. Une pergola devint bientôt un véritable cloître, couvert de vieilles tuiles, surmonté d’un clocheton. L’élévation de cette arcature de plus de cent mètres de longueur fit soudain de ce panorama une galerie de tableaux où chaque arche révélait un aspect nouveau, depuis les montagnes surplombant la rade de Nice, les villages sarrasins, en retrait de Cannes, et les îles de Lérins, jusqu’à l’Estérel et le plateau de Napoléon. Peu à peu, le cloître tourna au bout d’un ravin, entourant deux patios ornés de bassins aux haies d’ifs taillés, laissant bavarder la chanson des jets d’eau. Au fond d’une allée de cyprès, nous édifiâmes une fontaine de Fra Angelico qui donnait à ce coin son recueillement musical. La terrasse, avec son gravier, avait disparu jusqu’au souvenir. Nous sacrifiâmes les plantes exotiques, qui rappelaient trop « le nègre », et, à mesure que les constructions s’élevaient, l’espace, au lieu de se rétrécir, s’amplifiait. […]
Bientôt, il ne resta plus de l’ancienne maison qu’un noyau de murs intérieurs. Quant à la couleur qu’il fallait choisir, je me déterminais pour le rouge vénitien. Je sentais que je commettais là un acte révolutionnaire en contradiction absolue avec le goût de l’époque et du pays tout entier. […]
Ces innombrables cubes, qui reçoivent , par surcroît, la réverbération scintillante de la mer, sont intolérables à regarder. C’est la mort de cette intimité même qui nous vient de la richesse et de la variété des couleurs. Un malaise perpétuel nous accueille dans ces palais de carton blanc, surchargés d’ornements insensés, sans aucun repos pour les yeux. […]
Enfin, nous édifiâmes plus haut encore, à la villa de Grasse, une chapelle dédiée à « Saint François dans la solitude ». Elle est située dans le silence, en retrait d’une petite place où s’érige un calvaire. La vue descend sur les toits du cloître, sur les jets des fontaines, sur ces grandes pyramides sombres des cyprès qui ombragent les patios. C’est l’illusion d’un mirage de Grenade. […]
Cette chapelle fut ornée de peintures, de vitraux qui rompaient avec tous les raffinements modernes par le seul emploi de l’éclat naturel des verres, d’un dessin archaïque. Tout en bas, sur la première terrasse d’eau, une Villanella , sou-venir des lagunes, se dressa bientôt, minus-cule palais cou-leur de safran et de rouille, abri-tant, d’une part, un clos mystérieux fermé par des grilles noires, planté de myrtes et de camélias, d’autre part, de longs miroirs d’eau qui aboutissent au pont romain de la tour d’angle. […]
Il nous restait un autre devoir à accomplir : rendre une partie au moins de l’intérieur conforme à l’effort que l’on avait fait pour le dehors. Car le visiteur, dès qu’il avait franchi les grilles, était plongé dans une ambiance si particulière qu’il se sentait « dépouillé de sa contemporanéité », selon le mot charmant d’un illustre académicien.
Eloignés si soudainement d’un présent banal et bruyant, nous lui devions, pour ainsi dire, de porter dans l’intimité de la villa un peu de ce caractère « ensorcelé ». Nous voulûmes, en un mot, après la flânerie dans ce livre d’images créé avec la Nature, que l’on pût continuer son songe dans un cadre approprié à l’intérieur. […]Il nous semble bien que notre modeste désir de créer l’harmonie se soit réalisé, soit venu au-devant de la maîtresse de maison qui anime ces lieux de sa parfaite bonne grâce. […] » F. Bac, L’Illustration, Noël 1922. 



LA VILLA FIORENTINA

Nous ne connaissons de la Villa Fiorentina que les aquarelles de Jacques Lambert, parues dans L’Illustration de Noël 1922. En effet, Ferdinand Bac est assez peu prolixe en ce qui concerne ce projet. Peut-être est-ce par discrétion à l’égard de Mme de Beauchamp.
Après avoir appartenu au Vice-Roi des Indes, puis à la famille de Roderick Cameron , cette immense propriété couplée avec le Clos Fiorentina, une ancienne bastide du XVIème siècle, appartiendrait aujourd’hui à M. Hubert de Givenchy. Il ne subsisterait de l’œuvre de Ferdinand Bac que les trois jardins clos et la descente majestueuse à la mer.
« Au Cap Ferrat, au pied de la chapelle de Saint-Hospice, s’élève la Fiorentina à laquelle Mme la comtesse de Beauchamp voulut bien m’inviter à collaborer. La situation de cette villa exigeait une conception toute différente. Ainsi qu’un navire lapidaire dont la proue fleurie serait une offrande à Neptune, la villa s’avance avec audace sur une langue de rocher entourée de mer. Si l’œuvre de Grasse fait parfois penser à une harmonie franciscaine, la Fiorentina est la maison d’été de quelque cardinal qui aurait beaucoup voyagé et qui sentirait renaître le désir de ses pérégrinations devant les vagues qui lèchent son rivage nostalgique. Les rochers forment à ce palais un piédestal d’une violence contenue. A gauche, le sanctuaire dominant les flots et les ruines du fort détruit par Mazarin rappellent les paysages italiens de Corot. C’est là où s’édifie le jardin cloîtré avec sa rigole d’eau entre les murs safran des Gibelins. Au Nord, c’est la descente majestueuse vers la mer, vers l’embarcadère et, à travers la colonnade d’un grand portique, on aperçoit les voiles latines croisant devant le port de Saint-Jean. Le long du rivage, court une pergola de Capri qui limite les vallonnements des parterres. » F. Bac, L’Illustration, Noël 1922.

L’ANCIEN HOTEL DES RELATIONS EXTERIEURES A COMPIEGNE

En 1747, Louis XV achète pour son surintendant des bâtiments, le marquis de Marigny, frère de Mme de Pompadour, une résidence en grande partie démolie, rue des Domeliers. Il demande alors aux Gabriel de construire un hôtel et d’en aménager les abords. 
Les bâtiments donnent sur le décor des remparts que le marquis de Marigny fait creuser, afin de se dégager une sortie sur l’arrière de la propriété. En 1810, l’ensemble devient le ministère des Relations Extérieures où s’installe Champagny, duc de Cadore et successeur de Talleyrand.
Lorsque Emile Ladan-Bockairy acquiert cette propriété en 1920, la demeure et le jardin ont subi les ravages de la seconde guerre mondiale. Au sommet des rem-parts éventrés, on devine une allée de tilleuls, alors que plus loin, des baraquements rudimentaires s’affaissent dans l’ancien fossé. 
« On contemplait la déformation d’un domaine habité et fréquenté jadis par des hommes illustres ».F. Bac,1926.
Ferdinand Bac prend en charge la reconstitution du domaine pendant l’été 1920. Il tente alors de remettre à l’honneur ce patrimoine historique. Inspiré par son expérience italienne, il n’en oublie pas moins l’esprit du jardin à la française.
Cet ensemble est par sa singularité, une œuvre à part dans la carrière de F. Bac. Elle témoigne tout de même de son attachement pro-fond pour les traditions paysagères :
« Une fois le terrain déblayé, deux problèmes presque contradictoires, réclamaient une solution. Le premier était de séparer nettement le caractère des jardins à créer en deçà et au delà des remparts. L’un devait porter le style qui, à cheval entre deux siècles, nous était donné par les ordonnances d’Hubert-Robert, son classicisme assagi, son âme de simplicité traversée de lyrisme, romantique encore qu’éprise de géométrie, mais déjà affranchie des fioritures. L’autre problème se posait hors des remparts, dans ce paysage rude de la défense militaire du moyen âge, avec ses quatre tours encore debout, dont la tour de Lancelot précédant l’endroit où la vierge d’Orléans avait pénétré dans la ville. Comme il ne fallait pas songer à y rétablir le fossé rempli par l’eau de l’Oise, je me rattachais à l’idée d’une conception de la fin du quinzième siècle. C’étaient ces beaux « jardins d’ornement » inaugurés par les Italiens, aux larges arabesques que François Ier avait propagées en France et qui avaient rapidement fait fortune. Avec les bordures de buis et de troènes nains bien taillés, on obtenait ces larges dessins qui, alternant avec le gazon, restituaient fidèlement les grands tracés des « tapisseries » italiennes. » 
F. Bac, L’Illustration, juin 1926.